Une langue est un système de signes -pas forcément graphique mais aussi symbolique- qui se traduit à l'oral par la parole. C'est ce qu'utilisent les locuteurs, en maniant le Verbe. Le langage est la faculté humaine mise en oeuvre au moyen d'un tel système.

Cette faculté éminente serait l'apanage de l'homme. La réflexion sur le langage est congénitale au langage même, au sens où l'homme s'interroge lui-même de ce moyen qui lui permet de s'interroger et d'en discuter avec ses frères.

Chez les Grecs, rappelons que le mot Logos, que l'on traduit par discours ou parole s’est vu associé plus tard  les concepts de Raison, de Verbe, de Dieu mais aussi ceux de jugement et de définition.
Pour Aristote, le logos fait voir quelque chose à celui qui parle et aux autres. Il fait voir en montrant, en rendant manifeste par la parole, ce dont elle parle. En ce sens, le logos déploie la réalité par le biais d'un discours organisé, donnée au sein d'une langue.

Et pour insister sur le caractère sacré de la parole, rappelons le premier verset de l'évangile de Jean : "Au commencement était le Verbe (Logos), et le verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu"...

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D'un point de vue subjectif, une langue est un système qui rend compte d'une histoire, d'une culture, d'un temps,  d'un pays, d'un lieu, d'un milieu, d'une communauté (une race?)... d'un Esprit propre à cette "race"...

Malgré l'objectivation froide que veut en donner la linguistique, en l'étudiant comme un objet détaché de son substrat humain et de l'évolution qu'il lui fait subir nécessairement, la langue est un système vivant qui vit en symbiose avec l'homme (au sens biologique du terme) et dont l'étude n'est vraiment pertinente que lorsqu'on souligne cette réalité intrinsèque.

La langue est alors considérée comme un patrimoine vivant, qui est animé par les membres qui la parlent, la travaillent, la développent. Pour constater cette évidence, il n'y a qu'à appréhender les "différentes langues" qui co-existent au sein d'une langue "officielle" et qui sont le reflet du milieu social dans lequel elle est utilisée et développée.
On ne parle pas le même français dans la bourgeoisie que dans le "peuple", pour donner un exemple réducteur.
De ce point de vue, c'est la société, la culture et le milieu qui parlent par la bouche du locuteur et façonnent la langue. On exprime de fait, une culture, un système et parler une langue c'est les maintenir vivant, les entretenir via l'échange que l'on fait de cette langue avec d'autres locuteurs.
Cette communication est aussi un transfert de valeurs symboliques  et une reproduction par adhésion inconsciente au même système de signes. La langue permet de communiquer, d'échanger mais c'est aussi un moyen de nouer, d'attacher les membres et ainsi de constituer une identité collective, culturellement « parlée »...


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La langue est vecteur d'une culture, d'une vision du monde, d'un horizon mental propre au peuple qui l'emploie. Le système de mots, de grammaire, d'organisation syntaxique qui la structure reflète le plus souvent aussi le schéma social dans lequel se meut ce peuple. De même que les institutions créées dans une société sont le fruit d'une vision spécifique du monde, la langue est le reflet inconscient de nos structures mentales collectives...à moins que ce ne soit elle qui les génère ?
Et malgré que chacun puisse user de la langue, avec sa propre spécificité et personnalité, lui faisant subir certaines inflexions pour rendre compte de cette singularité, il demeure "enfermé" dans le cadre collectif de la langue. Déjà édifiée, héritée, la langue s'impose au sujet. Toute le monde n'est pas artiste ou poète pour prendre quelques libertés avec la langue et encore, cela ne se peut-il que dans une cadre restreint…

Avec la disparition de certains peuples, les langues qui les accompagne, disparaissent aussi. Du point de vue ethnologique et anthropologique, c'est bien sûr considéré comme une perte. Si la richesse d'un milieu correspond à sa (bio)diversité, la réduction de cette multiplicité est négativement perçue. Est-ce un attachement conservateur qui n'appréhende pas la dynamique évolutionniste de la Nature, incluant la mort comme facteur nécessaire au renouvellement?  La langue a fait son temps? On avance que la disparition d'une langue entraîne une disparition des solutions mais ne faut-il pas plutôt l'envisager comme une libération?

En effet, une langue façonne un environnement mental et les problèmes qui sont posés le sont depuis cette structure mentale. En somme, nous avons les problèmes que nous pouvons élaborer par les mots qui constituent notre langue et avec lesquels nous élaborons des concepts et des solutions à nos problèmes. Se mouvoir dans l'espace conceptuel d'une langue détermine une vision du monde déterminée et une intelligence particulière.
Et en cela, la langue est autoritaire et conditionnante, voire proprement déterminante. On peut parler d'un impérialisme de la langue que l'on hérite, qui nous construit et qui va nous faire construire le monde avec ses mots. Notre horizon mental circonscrit notre liberté de penser dans le champs permis par notre langue. Une langue disparaît et avec elle ses solutions mais aussi ses problèmes... Sa disparition n'est-elle donc pas plutôt l'ouverture d'un espace de liberté dans le champs de la conscience?
Une langue meurt et laisse de la place pour une autre... ou pour un silence divin?

Si une langue est une forme dans laquelle l'Esprit a été momentanément emprisonné pour permettre à l'homme de déployer une vision du monde, ne faut-il pas convenir que cette forme naît, croît et meurt comme toute chose? Cette articulation mentale donnée pour un temps, ouvrait le monde sur un plan mais le circonscrivait vis-à-vis d'autres plans? La langue n'est-elle pas une prison dorée donnant l'illusion de puissance, de culture, d'intelligence? Son maniement raffiné étant même un moyen de distinction sociale et intellectuelle menant à l'orgueil?

Notons qu'un grand nombre de traditions spirituelles font directement référence au pouvoir des mots et à l'enfermement qu'il provoque dans notre conscience. Dépasser le mental qui nous façonne avec ses mots pour aller au-delà est l'objectif avoué pour entamer le chemin vers la « libération ». Jusqu'à un certain point, l'outil du mental est nécessaire mais il faut pouvoir renoncer à son pouvoir et son illusion de maîtrise. Il représente un étage primordial dans l'évolution humaine mais le dépassement de l'homme se fait par une renonciation de l'univers mental véhiculée par la langue, pour appréhender le monde directement.
La phénoménologique est un courant reprenant philosophiquement cette évidence. La Vérité Une et dégagée de la dualité se tient au-delà des mots, là ou la thèse, l'antithèse et la synthèse s'annulent dans une Connaissance qui n'est plus la conséquence de l'énonciation verbale.

Ainsi, nous sommes dans un plan intermédiaire où la langue est l'outil pour évoluer dans le monde humain mais dont il faut savoir qu'elle voile la Réalité avec des mots. Leur répétition nous enferme, notamment par le fait du dialogue intérieur mental qui nous hypnotise. Nous pensons et employons les mots qui nous construisent et nous attache au monde ainsi façonné. Seul la cessation du dialogue intérieur peut stopper le monde, pour faire référence à C.Castaneda. Alors s'ouvre une perception à-verbale, pure, vraie et réelle de la Réalité...

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Cette digression n'exclue pas la dimension proprement politique qui produit souvent la disparition d'une langue. Lorsque qu'un état, décide d'interdire par exemple, une langue régionale minoritaire, par soucis d'hégémonie et d'impérialisme, il est évident que ce meurtre culturel n'est pas le fruit d'une logique naturelle. Il y a volonté de réduire l'identité d'une population en lui retirant son univers mental pour lui en substituer un autre. Cette acculturation permettra une mainmise profonde à plus ou moins long terme, puisqu'en dominant depuis le plan mental, grâce aux mots et à la langue, on s'assure une domination symbolique depuis l'intériorité de ladite population.

L'objection possible est que le soucis d'unité et donc d'un échange accru entre les membres, implique la réductions des différentes langues. La multiplicité est aussi division et séparation, empêchant une circulation fluide des idées entre le plus grand nombre. Chaque langues à ses spécificités conceptuelles qu'il est parfois difficile -voire impossible- de rendre parfaitement d'une langue à l'autre. Il faut donc une unité de langue pour autoriser un "vivre ensemble" profond et puissant qui ne soit pas qu'une juxtaposition de communautés ne se comprenant pas vraiment.
Il semble cependant qu'il faille une synthèse de ces deux positions, et ce nous constatons aujourd’hui: une langue officielle unifiante et largement partagée et des langues régionales et/ou minoritaires faisant office de marqueurs identitaires nécessaires pour rendre la diversité de la population.

La question de l'unité amène enfin à s'interroger sur les projets de langues universelles. Souvenir d'un temps mythique où tous les hommes se comprenaient et parlaient une même langue? Le plus célèbre est certainement l'espéranto, dont l'intention première à la base de sa création est le souci de paix, d'unité pour le monde.  La valeur d'altruisme est inhérente à la fonction de la langue qui sert de médiateur entre les individus, sauf que l'espéranto cherche à décliner cette valeur à l'humanité tout entière.
Dépassant les critiques parfois justifiées lancées contre l'esperanto, l'espoir qu'apporterait une langue unique s'inscrit dans la logique moderne du village global planétaire. Il s'opposerait ainsi à la violence des langues et à leurs caractères excluant, diviseur, nationaliste. Le caractère universel ne serait pas forcément à comprendre comme réducteur ni comme un appauvrissement de la richesse culturelle si l'on considère que chaque peuple pourrait apporter sa part spécifique d'Esprit à la Langue unique, faisant partager à l'ensemble leur subjectivité dans une langue qui serait alors synthétiquement enrichissante pour le Tout.