Sujet non conventionnel car bien que reprenant deux thèmes bien connus, l'Art et les loisirs, il les croise avec un questionnement jusque là inattendu. Il vient d'une de nos amie ayant un jour entendu Placido Domingo s'interroger sur les "chanteurs du dimanche" se développant grâce à l'extension du temps de loisirs...

Nous avons, dans un premier temps, relevé que l'on pouvait questionner la remarque du chanteur lyrique en ce qu'elle semble être une réaction "sécuritaire"  et "protectionniste", celle d'une classe de professionnels contre des amateurs en pleine croissance. La société offrant plus de temps libre, les gens peuvent se consacrer à un art et dès lors produire des oeuvres. Cette démocratisation viendrait rogner le pré-carré détenu par les "professionnels", s'érigeant quasiment de facto en aristocrates revendiquant une certaine noblesse en la matière, que les  "roturiers du dimanche" ne pourrait légitimement pas pouvoir égaler.... Mais noyé par la masse de productions mineures, les gens peu éduqués seraient captés par cette sous-production et ne se tourneraient plus vers les arts véritables...

La critique d'un art mineur -voir d'un sous niveau- produit par le "peuple en loisir" tomberait, implacable et péremptoire pour discréditer cette "injuste" concurrence!  Sous-entendu, le travail fournit par ces professionnels  à plein temps rend plus crédible leur production artistique que ceux qui n'aurait que le temps du loisir pour produire...
Donc seuls ceux qui sont des artistes professionnels -exerçant leur art comme profession officielle et gagnant leur vie avec- seraient à même de produire des oeuvres majeures ou "véritables".

Cette digression pour déconstruire quelque peu la citation nous amène bien sûr à poser la question de l'Art. Qu'est-ce que l'art, comment savoir s'il est véritable et en fonction de quel critères. Y-a-ti-l donc des arts faux ou mineurs produites par les amateurs? Et qui est amateur ou professionnel de l'art?
Le temps, la connaissance/la maîtrise d'une technique et la professionnalisation de la pratique rend-elle forcément une oeuvre "véritable"? Le temps des loisirs est-il un moment propice pour créer de l'art véritable ou par définition, ne peut-il laisser la place qu'à une période de distraction et d'amateurisme peu susceptible de révéler quoique ce soit de grand? Et y a t-il vraiment une situation telle que posée?


Image_1


Kant a relancé le sujet de l'art avec pertinence lorsqu'il a proposé une critique de la faculté de juger. La question du jugement de l'art est subjective.  On peut bien sûr, objectivement relever les points techniques quant à la maîtrise de l'artiste, mais pour décider de la "beauté" de l'oeuvre ou pour dire s'il s'agit d'un art véritable, quel moyen utiliser sinon celui du ressenti, de la sensation et de la perception? C'est au dedans du spectateur que se réalise l'alchimie entre lui, l'oeuvre et l'artiste, qui dépose de lui dans son oeuvre. L'oeuvre génère ou non un "quelque chose" lors de sa réception.  Cette relation intime qui s'établit et peut accoucher d'un "coup de coeur" avec l'oeuvre -et l'artiste- semble échapper à toute définition formelle. On est touché ou pas et en la matière, les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

Notons que cette réception est bien différente selon les individus puisque qu'elle peut concerner l'émotionnel, le mental ou même la dimension plus spirituelle de l'être ou même tous les niveaux en même temps. Est-ce alors là que l'on peut parler de chef d'oeuvre? Et que l'on subit de plein fouet le génie de l'artiste, dont Kant stipule que c'est la condition pour parler vraiment de "beaux arts". Rappelons que pour lui, la nature de l'artiste -son talent génial- est cette qualité qui charge l'oeuvre d'une valeur ajoutée lui conférant son statut d'oeuvre d'art majeure.

L'art devient génial lorsque l'artiste dépasse la maîtrise, pour se hisser au-delà des règles qui déterminent la production d'une oeuvre. Il faut que son génie transcende les règles, s'en affranchisse pour manifester quelque chose qui n'est même plus du domaine de la perfection mais du Beau. Cela implique un caractère, une inventivité, une liberté... Ce type d'artiste possède à cet égard, un don innée que la nature lui a transmis et dont il est en charge pour la création et l'éveil des hommes.

Bourdieu quant à lui, nous a cependant mis en garde contre la "beauté en soi" qui viendrait nous toucher forcément. Dans son ouvrage "la distinction", il remet en cause sociologiquement cette transcendance kantienne du Beau, du talent et du génie de l'artiste. Loin de la nier, Bourdieu s'attache surtout à démontrer que notre perception de l'art est construite par notre milieu, notre culture, notre classe et que nous fonctionnons en réalité beaucoup plus par dégoût. Celui-ci est souvent la réaction inconsciente d'un rejet distinctif de ce qui ne nous appartient pas -toujours socialement parlant- de ce qu'on ne reconnaît pas et donc qu'on accepte pas, et cela en référence directe à notre pays, notre milieu social, à ses codes et à ses valeurs. Ainsi, le goût d'une ouvrier est construit par sa classe et ses références sociales et ne répondra pas à celui d'un bourgeois, qui répond pareillement à son conditionnement, socialement transmis. (deux exemples caricaturaux bien sûr).

L'art véritable, en opposition à l'art du loisir, évoque à sa façon une idéologie fortement connotée : celle de l'art comme fruit du labeur, de la lutte et de  l'effort, du travail soutenu, de l'application rigoureuse, de l'abnégation, de l'obstination... un ensemble de vertu nous rappelant la noblesse de l'homme classique et de l'Antiquité. Seul ce cadre vertueux de production pourrait faire naître un art véritable, dégageant une aura de magnificence indubitable... Le génie devant d'ailleurs lui aussi travailler et peaufiner son art, pour accomplir ce don qui le distingue de l'artiste "vulgaire"...

Alors l'art avec un A se manifeste et accède à un rang que l'on a qualifié d'"universel" ou d'éternel. Cela respire bon le messianisme artistique, la mission ontologique de l'artiste dont la passion dévorante et l'idéalisme incompressible sont les moteurs absolus de son existence. C'est la figure de l'artiste par excellence, qui ne peut vivre que par et pour l'art et qui sacrifie sa vie pour lui. A cet égard, il est indéniable que la charge qu'il déposera dans ses oeuvres aura une intensité et une puissance toute particulière et qu'elle se distinguera de celle d'un artiste du dimanche qui ne vit pas cette passion au même degré.
Mais si l'on reste sur la position kantienne du génie -entrenu et travaillé dans une certaine mesure- il semble alors que l'artiste en question puisse créer des chefs d'oeuvre à sa guise. Ni professionnel ni amateur, ni le temps passé ni l'effort ne sont pertinent pour rendre compte de son oeuvre géniale. Et cependant, la rareté de ce type d'artiste le met en opposition avec les professionnels qui triment pour lui arriver à la cheville tout autant qu'avec les artistes du temps des loisirs qui ne cherchent même pas la concurrence.


kandinsky


Malgré des ego souvent infatués, on peut poser que l'artiste est la plupart du temps, conscient du niveau qu'il a et lucide quant à savoir avec qui ou contre qui il "joue" dans son aventure artistique. Il sait reconnaître chez l'autre ce qu'il n'a pas et admirer son talent, voir son génie... et connaître ainsi ses limites. On se positionne naturellement les uns par rapport aux autres, sans forcément tomber dans la jalousie et l'anxiété. Mais il est des être dont la dimension est telle que leur transcendance personnelle respire dans leurs oeuvres, dans leurs réflexion quant à leur art, dans leur conscience d'avoir une "mission" à accomplir...(lire les écrits d'un Kandinsky ou d'un Matisse par exemple).

Ces artistes là produisent de l'Art qui est BEAU, au sens d'élevé et d'élevant pour celui qui le reçoit dans sa conscience. Il y a transmission d'un BEAU, peut importe la façon dont IL emprunte la forme pour se manifester, picturale, musical.... Et cette lumière -ce Beau- qui se donne éblouit le spectateur ou l'auditeur... En cet instant, une émotion d'un type particulier nous traverse et l'on touche à quelque chose... Certains disent que c'est l'Amour car la Beauté engendre l'Amour...
Difficile de parler d'expériences qui relèvent souvent de la catégorie mystique, transcendant le verbiage intellectuel et l'émotionnel pauvre et réactif, relatif au "j'aime/j'aime pas" culturellement construit.


qu_est_ce_que_l_art_de_ben_reference


Nous avons enfin relevé qu'avec l'arrivée de l'art contemporain, le jeu est bouleversé puisque celui-ci ne cherche pas le Beau ni l'harmonie. Conceptuel, mental, choquant, déconstruit, paradoxal, repoussant les limites grâce à l'expérimentation de nouvelles technologies en les intégrant, l'art contemporain nous interroge à nouveau sur la question de l'Art, de l'Art véritable... La question se re-pose et la réponse fuit, naturellement, montrant que le concept est finalement vivant et insaisissable. L'Art n'est rien sans l'artiste qui le produit et il semble que Kant ait raison d'insister sur le fait que c'est en lui que l'on doit chercher la cause de cette Lumière qui distingue une oeuvre d'une autre. Dès lors, cette vibration élevée de l'être dans l'artiste produit ce Beau partout : que ce soit aussi dans les nouveaux arts comme le cinéma, la BD et certainement aussi dans l'art floral, l'art de vivre, l'art de l'amour ou l'art de la guerre?