Devant l'ampleur d'un tel sujet, il nous faut circonscrire notre champ de réflexion sous peine de nous égarer. Nous viserons donc les valeurs pour être libre, mais nous n'interrogerons pas l'éducation en tant que telle, ni le fait de savoir si elle est le moyen pour atteindre la liberté. Nous n'abordons pas non plus les différentes modalités objectives que l'éducation emploie pour transmettre.
Nous poserons que la Liberté est toujours déjà-donnée, qu'elle est inhérente à la nature de l'Homme, consubstantielle à son être. Que celle-ci est en fait recouverte de voiles divers que l'on doit écarter pour la faire re-jaillir. A cet égard donc, l'éducation ne donne pas la liberté et ne rend pas libre. Elle doit former en revanche l'individu à retrouver cet attribut de son être, en dégageant ce qui l'obstrue à la manière du processus phénoménologique.

Nous poserons qu'une valeur est une qualité idéale, que l'on estime désirable de posséder pour vivre "bien", tant personnellement que socialement, même s'il faudrait comprendre comment s'articule l'admission d'une valeur dans une conscience et comment elle fonctionne... Une valeur est donc une idée qui, en étant suivie, peut conduire à quelque chose, à un état d'être. Quant à la Liberté et le fait d'être libre, nous n'aborderons la question qu'au regard du sujet. Car le point de vue politique nous semble découler de prime abord des sujets qui forment la somme de citoyens délibérant sur la question de la liberté. Si le sujet n'est pas libre, comment pourrait-il débattre librement de la question? Seul un sage peut parler de la Sagesse avec autorité, il en va de même à  notre avis pour la liberté... La logique voudrait donc que l'on se libère d'abord singulièrement avant d'aborder la question collectivement et lui permettre de trouver un traitement vraiment pertinent.
Nous poserons enfin trois liminaires qui nous semblent essentiels pour la question du "vivre libre" mais qui ne prennent pas au premier abord le statut de valeur mais plutôt celui de Loi, au sens de loi naturelle comme l'entendaient les classiques.

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Etre libre, pour un sujet, est un état de fait qui exclu la contrainte. C'est une absence de déterminisme induisant une direction particulière qui ne serait pas pleinement consentie. Etre libre comprend donc une indépendance de toute autorité non acceptée, qui imposerait une volonté extérieure au sujet, contre sa volonté. Il en va donc de la notion de choix, de libre-arbitre, qui autorise le sujet à faire son choix en conscience, sans avoir à obéir à quelque chose de contraignant qu'il n'aurait pas reconnu comme ayant autorité pour le faire.

Se déterminer intérieurement parmi les champs de possible, en décidant de suivre ce qu'il est le plus juste pour nous de faire, indépendamment des programmes, des formatages ou des atavismes, serait l'idéal à désirer...

La liberté n'est cependant pas licence et Kant nous a bien montré comment le sujet peut se plier lui-même à des impératifs catégoriques qu'il tiendrait de sa propre personne, et surtout de sa Raison Pure. La liberté ne se confondrait pas totalement pas avec absence de contrainte mais s'articulerait bien plutôt autour de la notion de consentement accepté intérieurement, autrement dit sans contrainte imposée extérieurement. C'est le sujet, qui dispose de son être en tant qu'être, qui se donne le choix de se contraindre s'il le juge nécessaire. Ayant autorité sur lui-même, cette liberté totale dont il dispose de droit naturel, est contredite et bridé seulement par ses soins, en fonction de sa lumière intérieure... Pour autant, il reste libre puisqu'il est la source de sa contrainte et que celle-ci est librement déterminée.
Décider et limiter soi-même sa liberté et connaître que cette décision n'est pas motivée par une source extérieure, même subtile, empiétant sur notre plein libre-arbitre est aussi preuve de maturité et de maîtrise de la part du sujet sur lui-même.
Elle implique discernement intérieur et connaissance de soi, afin de dégager ce qui n'est pas nous-même et ce qui cherche à nous diriger.

Pour esquisser la question de la liberté d'un point de vue politique, il faut aborder la notion de choix du sujet et pluralisme. La démocratie dans sa dimension libérale exige donc une qualité de système ouvert et non de système fermé, si caractérisé par les systèmes totalitaires (Cf karl Popper). Posant le principe de l'épanouissement individuel de ses membres comme le préalable à un épanouissement collectif, il convient aussi de reconnaître que les hommes sont multiples au sens de différents et que leurs natures exigent de pouvoir suivre l'orientation qui leurs sont propres pour qu'ils se réalisent le plus pleinement. Il faut donc qu'il puissent trouver un modèle politique dans lequel cette nature puisse s'exprimer sans être bridé ni dominé par une volonté extérieure et cela au sein d'un esprit de bien commun : la res publica. La liberté est alors un droit reconnu par les institutions, elles mêmes simples organes consentis pour défendre les citoyens et leur assurer cet épanouissement, cette sécurité et cette liberté. Les Déclarations de droit en préambule des constitutions sont les piliers de cette liberté. Pour imparfait que ce régime soit, il est une tentative louable de répondre à cette nécessité naturelle de l'homme.

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La liberté peut s'envisager sur différents niveaux de l'être. Avec une distinction objectif-extérieur et subjectif-intérieur.
-La liberté physique est relative au fait de pouvoir aller et venir, de disposer de son être, de son corps, de son temps et de son espace. Elle s'inscrit donc dans la dimension objective et matérielle. Elle semble pouvoir être assuré en Occident par l'Etat, le Droit et les Institutions humaines dans le cadre des régimes démocratiques. A noter que le corps, avec ses limites et sa corruption par le temps altèrent les libertés de l'être humain énoncées ci-avant, incarné dans ce corps dégradable.

-La liberté émotionnelle ressort du domaine subjectif et semble s'entendre surtout par une approche négative. La liberté domine lorsque l'on n'est pas soumis à ses pulsions inférieures, à ses passions dévorantes, à ses peurs déstabilisantes, à ses désirs tyranniques. Lorsque les sentiments sont bien gérés et que l'amour s'extrait des manipulations égoïstes, lorsque l'équilibre émotionnel est atteint, qu'il y a maîtrise de soi et tempérance au sens des anciens, que la paix est établie et que l'on peut dire non consciemment à ses démons intérieurs, on peut affirmer que l'on est libre d'un point de vue émotionnel.
La liberté apparaît ici quand on peut fermer la porte à ce qui est indésirable d'un point de vue émotionnel à savoir la colère, l'angoisse, la peur, la jalousie... Dès lors que l'on peut contrôler ses réactions par une maîtrise afin de conserver une paix intérieure, ce calme est synonyme de liberté au sens ou l'on est pas emprisonné dans ses tourbillons émotionnels.


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-La liberté mentale -toujours du coté subjectif- nous semble être la clef de voûte d'où tout découle, si l'on considère que la tête est chez l'homme l'aspect dominant de son être, en tant qu'il est un être pensant et que ses idées déterminent son être, ses émotions et donc son corps.

Il s'agit donc d'être avant tout libre dans sa tête, libre de conditionnements, de dogmes, d'idéologies, de morales humaines, d'atavismes. Sans oublier le puissant déterminisme de l'inconscient, jouant dans l'ombre de notre vie avec ses ramifications si subtiles.
Du coté philosophique, il y a beaucoup de tentatives remarquables pour obtenir cette liberté intérieure. Pointons dans notre tradition l'exemple sublime d'un René Descartes, faisant une suspension radicale de l'héritage reçu, afin de se trouver lui même et de se reconnaître de l'intérieur en tant que sujet pleinement singulier, authentique, pensant et potentiel, au sens de disposant de pouvoirs à sa disposition...

C'est donc avant tout dans la tête que la liberté commence où que la prison s'amorce et l'on peut donc affirmer que la Liberté est d'abord un état mental.
A partir de cette position, éduquer pour être libre revient à une transmission d'idées visant à être déposées dans la conscience du sujet pour assurer les ferments de la liberté dans le niveau mental. Il en va donc d'un développement du sens critique, du jugement, de la raison objective discriminante, au sens de rationalité libérante des préjugés et des opinons communes  par la capacité d'analyse. Cette auto-réflexion, cette introspection où l'on apprend au sujet la valeur de la réflexion, en usant de son propre pouvoir de raison, est une première barrière essentielle contre la domination extérieure et l'intrusion d'éléments importés sans contrôle. Elle permet une plus grande autodétermination, librement consenti dans son fort intérieur. Mais cela permet aussi d'éteindre, en parti le feu des passions, en permettant au sujet de réfléchir sur son être et ses éventuels troubles émotionnels, avec une tête froide.

La liberté c'est aussi introduire le sens de l'ouverture intellectuelle et de la culture, permettant le choix grâce à l'idée de tolérance et au final d'universalité. Cette dimension donne normalement par voie de conséquence une idée de relativité et de réserve face à toute dérive possible d'une culture sur une autre. La connaissance de l'autre en tant que sujet, personne et être humain réduit le sentiment de peur et de repli vis-à-vis de l'étranger. La reconnaissance de l'altérité est le début de la tolérance et de l'amour. Cette leçon d'humanisme nous fut délivré déjà par les Lumières du 18ème siècle et la qualité des hommes de cette époque ne laisse de nous impressionner encore aujourd'hui par leur esprit de profondeur, leur mesure, leur sens de l'observation.

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Si éduquer c'est donner, former, transformer, il s'agit de créer une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine pour citer Montaigne, en ne donnant que les valeurs qui ouvrent et non qui ferment. Dans cette clarté et cette aisance mentale, le sujet se déplace avec une plus grande liberté dans le monde puisqu'il n'est plus attaché à une forme spécifique ni à une croyance monolithique qui obstrue son champ de conscience, au point de limiter son champ d'action et de réaction. Autrement dit, l'ouverture intérieure est gage de choix libre pour accomplir sa nature.   

Admettons que l'éducation est toujours donnée en fonction d'un objectif sous-jacent à une vision du monde et à une certaine idée de l'homme à laquelle on cherche à faire "coller" l'individu qui la reçoit. Il faudrait donc aussi s'interroger sur l'Homme pour déterminer quelles seraient les idées et règles que l'éducation devrait lui apporter pour réaliser en lui ce qui est le plus juste de réaliser en vertu de sa nature. Ici commence bien sûr les divergences aux vues de savoir ce qui est juste... Cette réalité survenant immédiatement, l'éducation doit au moins apprendre au sujet à admettre que l'autre puisse avoir un point de vue différent du sien sans pour autant le considérer comme un ennemi. L'éducation devrait donc au moins enseigner l'intégration plutôt que l'opposition.


Nous voudrions enfin aborder un point qui nous semble essentiel pour être libre et qui ne ressort pas immédiatement des valeurs en tant qu'objectifs idéels de nature plutôt morale, visant à orienter le comportement. Il relève pourtant de l'éducation en tant que connaissance délivrée à l'individu et permettant d'orienter la conduite de chacun en fonction de lois naturelles dont la transgression implique un emprisonnement de l'individu.
Une de ces lois les plus importante est la Loi de cause et d'effet qui anime tout l'univers, telle que la science d'aujourd'hui l'explique. Jésus-Christ l'énonçait comme telle : on récolte ce que l'on sème. Les indiens quant à eux (Hindous+Bouddhistes) parlent du Karma, loi d'action qui explique que nous sommes les créateurs de notre réalité en ce que nous faisons nous revient inévitablement. Nous sommes cause et nous produisons ainsi des conséquences qui nous reviennent et nous enferme. La nature de l'acte et sa qualité importe peu dans le cadre de l'application de la loi, celle-ci est aveugle et délivre le retour impeccablement selon ce qui a été produit. La connaissance de cette Loi rend assurément libre et il n'est point trop besoin de s'appesantir. Comprendre que le monde est réglé selon certaines normes et jouer le jeu en fonction de ces lois permet de s'orienter et d'agir avec plus de conscience. En l'occurrence, limiter sa liberté d'agir pour ne faire que ce qui est juste, bon et positif donne le gain inestimable de vivre avec le retour de ces actes dans sa vie. Le contraire est de s'enfermer dans une logique négative pour sa personne. L'inconscience et la non connaissance de cette loi nous oblige a apprendre sa réalité par l'expérience et à comprendre notre façon d'agir erronée  (à moins d'être suffisamment stupide pour agir négativement et consciemment, sachant le retour qui s'en suivra automatiquement). A cet égard, l'on peut dire que la Connaissance libère.

Dans le même ordre d'esprit, on pourrait ajouter le fait indéniable que l'homme est un être ayant une part d'ombre. D'une certaine façon, c'est une loi naturelle que celle de la dualité, l'ombre et la lumière, le positif et le négatif. Reconnaître cette vérité sans la nier ni la refouler permet d'être libre au sens où jouer la partie de notre vie sans être amputé d'une partie nous autorise à la jouer plus complètement. L'idéal platonicien de "Homme : connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux" se décline du point de vue métaphysique comme il l'entendait jusqu'à cette dimension psychologique essentielle. Cette ombre de nous même, cet inconscient qui gît dans notre être, au fond du labyrinthe de notre personne doit être reconnu, accepté et dépassé. Les mythes anciens nous y convient pour notre salut.
La liberté est aussi reconnaissance de ce que l'homme est en devenir, faillible et perfectible. Que l'erreur est normale et qu'elle n'est pas une faute. Que l'erreur est même source d'élévation et de dépassement et qu'en revanche la culture de la culpabilité et du péché est la pire des prisons. L'éducation doit nous forger à regarder ce que nous sommes en face et à prendre la mesure de notre être sans fards afin de modifier ce qui est nécessaire pour grandir.

Enfin, l'éducation devrait éveiller le soucis d'unité et d'écologisme planétaire, au sens où l'on reconnaît aujourd'hui que tout est lié. Hommes, animaux, plantes et aussi minéraux -et pour ceux qui veulent aller plus loin, anges et entités invisibles participant de la Création- tout est interconnecté et agit les uns sur les autres par un jeu naturel d'influences et de résonances. La science commence à le démontrer, notamment au travers des théories sur les champs morphogénétiques ou la physique quantique. Cette réalité rend libre dans le sens où cette vision globale élève la conscience vers un sommet d'universalisme et décentre le sujet d'une base resserrée où il se tenait limité et enfermé dans sa caverne. La liberté est aussi quand les yeux voient plus loin et que l'horizon s'élargit, ouvrant des champs de possibilité plus vastes. L'éducation vise donc à ouvrir la conscience tout autant qu'elle devrait pointer du doigt nos limites, pour les comprendre comme autant d'étapes futures à surmonter, dans un idéal Nietzschéen visant le surhomme. Car comme il le disait : l'homme est une pont pour l'Homme! Ou encore Aristophane qui disait "former les hommes, ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu!"



Pour conclure sur une note de philosophie orientale, la tradition indienne de la non dualité (Advaita Vedanta) explique que cet Etre propre que l'on EST d'un point de vue ontologique est le SOI. En s'incarnant dans un triple corps physique, émotionnel et mental, celui-ci se recouvre de couches d'expériences et de dispositions singulières (Vasanas) qui vont être autant de filtres voilant ce SOI glorieux, son omniscience et son omnipotence. En s'abîmant dans l'expérience du monde de la matière, d'incarnation en incarnation, ce SOI s'oublie et se "pollue" (délibérement). Le chemin de retour s'effectue en retirant ces voiles d'ignorances, d'habitudes, de croyances appartenant au "je", à cet égo qui s'est constitué, afin de permettre au SOI d'émerger à nouveau et de manifester sa plénitude. Suite à la descente dans la matière -la Chute chrétienne- il se met en place un processus d'ascension graduelle. Et la Liberté (absolue) doit s'entendre alors comme Libération de l'illusion créée par les voiles de l'expérience mondaine, qui obscurcissent la Lumière du Soi qui transcende les mondes.

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