Le café philo de Nouméa est heureux d'accueillir Jean-François Vernay à l'occasion de son actualité littéraire. Dans son dernier ouvrage "qui se lit comme un roman", il dresse dans un style élégant et un sens critique subtil, un panorama jusqu'alors inédit du monde littéraire australien. ( lire ici la chronique et pour les commentaires des internautes).

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Il avait déjà introduit la question au travers de différents articles parus dans sa -défunte- revue  Correspondances Océaniennes où il mettait en avant certaines figures remarquables de la scène littéraire contemporaine.

Nous aborderons avec lui le thème :
La littérature peut-elle s'affranchir de la dimension éthique?
Mais avant de nous rencontrer au café du bout du monde le 16 JUIN à 20h, nous avons pris l'initiative de l'interviewer pour découvrir un esprit pétillant et un personnage motivé d'un humanisme touchant. A noter que son ouvrage sera disponible à la vente à la fin de notre réunion, avec une dédicace si vous le souhaitez. Bonne lecture!


Café philo : Pourquoi avoir choisi la littérature australienne?
J.F. Vernay : A la suite d'une licence d'anglais, j'ai poursuivi en maîtrise et j'ai choisi pour mon sujet de mémoire de me tourner vers une de mes passions : la littérature.  Etant également de nationalité australienne, j'ai opéré ce choix synthétique en étudiant un aspect du copieux roman de Peter Carey  L'écornifleur. Ayant apprécié l'exercice, j'ai opté en DEA pour une solution stratégique et innovante en me portant sur un auteur moins étudié : C.J.Koch. Il était un peu boudé par la critique. Ayant reçu en 1996 l'équivalent du Goncourt australien, il avait prononcé un discours incendiaire sur le monde de la critique littérature universitaire.
Pour résumer très schématiquement, une moitié de l'oeuvre de ce romancier utilise la figure du journaliste ou de l'observateur externe qui se frotte à une culture étrangère, souvent asiatique. L'autre partie a une dimension autobiographique en relation avec ses années de formation en Tasmanie. (J'ai traité plus en détail cet auteur ainsi que d'autres dans mon dernier livre : Panorama du roman australien.)
J'ai finalisé mes travaux universitaires par une thèse et C.Koch est devenu mon sujet d'étude principal.  Je me suis ouvert par la suite à de nombreux autres auteurs contemporains, observant les "valeurs montantes" tel que Christos Tsiolkas, Andrew McGahan, Alexis Wright, etc.

Café philo : Comment travaillez-vous?
J.F. Vernay : J'aime traiter différents ouvrages à partir d'une vision comparatiste sur un même thème, comme par exemple la littérature grunge ou encore le roman historique. Mais, cette façon de travailler ne résume cependant pas tout. Je peux aussi écrire par exemple, un article d'orientation psychanalytique, sur un auteur spécifique, s'il apparaît que son roman novateur est frondeur sur un aspect particulier et qu'il mérite un traitement caractéristique. Je pense ici à cet auteur grec né à Melbourne, ayant introduit la dimension homosexuelle dans la littérature grunge, et qui emploi une langue sulfureuse friande de sujets tabous.

Café philo : Vous qui êtes un amoureux de la lecture, quand vous écrivez, que cherchez-vous à dire aux lecteurs, que désirez-vous exprimer? Qu'est ce qui vous anime dans votre travail d'analyste littéraire?
J.F. Vernay : Dans mes travaux purement universitaires, publiées dans des revues savantes, je cherche à proposer une autre vision que le modèle standard généralement délivré. Je cherche un autre prisme pour rendre compte du livre d'une façon originale, quelque chose de plus pertinent que la traditionnelle revue des thèmes abordés par l'auteur.
Je suis aussi inspiré par quelques domaines qui me sont chers comme la psychanalyse, la philosophie mais aussi la critique littéraire contemporaine ou la nouvelle critique... Mais cela peut-être aussi un ressenti subjectif, une intuition en rapport avec l'actualité mondiale...
De fait, je n'aime pas la critique qui dissèque un livre simplement pour l'exercice de disséquer. Je veux donner le goût de lire et mon objectif reste que le lecteur soit porté à lire le livre à l'issue de mon analyse. C'est mon grand bonheur, en tant  qu'auteur et lecteur... Tant d'articles que je parcours sont d'un jargon ennuyeux et pompeux, n'apportant rien d'édifiant et tuant le désir d'aller acheter l'ouvrage!

Café philo : Vous avez donc le souci de partager votre passion et d'éveiller l'esprit des lecteurs?
J.F. Vernay : Il me faut un élan pour écrire sinon je ne suis pas disposé. Mes meilleurs articles sont ceux qui m'ont ouvert de nouveaux horizons conceptuels et des champs de recherches novateurs, ce sont aussi ceux qui portaient sur mes romans “coup de coeur”. Même si je crois qu'un bon critique dans l'absolu, est capable d'appuyer quelque chose d'un livre qu'il n'a pas beaucoup apprécié et d'en rendre un traitement pertinent et positif.

Café philo : Vous avez donc vous aussi ce côté frondeur et novateur, qui ne prend goût que dans l'originalité sans cesse réactualisée, il semble évident que vous ne pouvez pas vous arrêter au convenu sous peine de dépérir littérairement...
J.F. Vernay : Ce moteur empêche le rabbachage ou le recyclage stérile. En terrain neuf je prospère, j'aime l'originalité d'une idée, d'un angle qui propose autre chose que ce qui existe déjà. Ce défrichage est grisant et stimulant intellectuellement. Il est à son comble lorsque l'on aborde un pan entier d'une nouvelle étude où tout est à découvrir! Les autres qui viendront seront des suiveurs...

Café philo : Vous êtes un explorateur littéraire!
J.F. Vernay : C'est pour ne pas m'ennuyer que ma nature s'exprime de la sorte et j'aime à croire qu'ainsi mes lecteurs ne s'ennuient pas! Le plaisir que j'éprouve à me surprendre moi-même dans mes recherches m'incline à penser que je surprends ceux qui me lisent et cela me convient tout à fait!

Café philo : Allons un peu plus loin dans notre enquête et dites nous : que comprendre de l'esprit et de la littérature, quel est ce monde mystérieux dans l'Être du monde où des gens pensent et écrivent et transmettent à leurs frères des mots et des idées dans des livres?
J.F. Vernay : Une question si complexe mériterait un long développement et il y aurait beaucoup à dire sur les diverses raisons qui existent pour écrire mais je couperais court en disant qu’un rêve me tient à coeur: celui d'écrire une forme de fiction qui bouleverserait les mentalités et aiderait les gens à avoir une nouvelle vision de l'humanité et les sensibiliserait à quelque chose de majeur.
Bref, cela serait une oeuvre qui ne laisserait pas indifférent et que l'on pourrait apparenter à une leçon d'humanisme. Pour le dire autrement, j'aimerais qu'elle ait un impact sur les mentalités, permettant une prise de conscience par rapport au monde qui se délite, aux relations humaines qui se dégradent dans nos sociétés contemporaines, à l'individualisme funeste d'aujourd'hui, sans parler de la crise écologique... A cet égard, la littérature grunge est très en phase avec notre époque et sa lucidité crue m'a interpellé.

Café philo : Ne pensez-vous pas que ce diagnostique et ces idées que vous donnez ne sont qu'une vision subjective, marquée, à laquelle vous résonnez particulièrement et qui ne sont pas plus vraie qu'une autre?
J.F. Vernay : Je ne pense pas, c'est lié à cette urbanisation croissante qui cause cette dégradation des rapports humains tels que je les entends. Dans les campagnes, il y avaient bien des querelles et des jalousies mais aujourd'hui on en arrive à utiliser des interfaces numériques pour communiquer, à un point exclusif des autres modes traditionnels. De plus en plus, certains sont prisonniers de ce média, pour citer l'Internet, et l'on s'invite sur des forums sociaux pour devenir des amis virtuels, et l'on s'envoie des liens pour lire des commentaires... Nous nous enfermons dans des bulles aseptisées où l'on interagit de moins en moins avec autrui, physiquement parlant...

Café philo : Ce constat serait-il le fondement de votre mission littéraire pour apporter une lumière dans le monde au travers de cette oeuvre que vous voudriez marquante?
J.F. Vernay : Oui, tout à fait. Eli Wiesel a offert au monde un très bel ouvrage La Nuit. Cela fut pour moi une leçon à la gloire de la qualité contre la quantité, en terme de pagination. Je pourrais citer encore Le Petit Prince qui garde pour moi une éternelle fraîcheur et m'apporte à chaque fois un éclairage différent... Il ne sert à rien d'être prolifique, abusant des ressources premières de bois pour imprimer une masse d'écrits sans intérêt, dont beaucoup finissent au pilon à cause d'une mauvaise étude de marché sur leur chance d'être bien accueilli par le public. On peut écrire un chef d'oeuvre en une centaine de pages...
Cet aspect écologique, qui va jusqu'au souci de la non pollution des consciences qui lisent des livres de qualité médiocre, doit même nous interroger sur le rôle de l'édition dans le futur. Le livre ne devrait plus appartenir au particulier mais au collectif, c'est-à-dire à des centres de documentation, des bibliothèques. On devrait rechercher un système pour payer les auteurs non plus au niveau de l'achat mais en fonction des consultations de leurs productions dans ces différents centres.

Café philo : Vous avez un coté élitiste dans votre vision des choses qui tranche heureusement d'avec la réalité actuelle, si fondée sur le consumérisme de masse peu exigeant. Mais pour produire ce type d'ouvrage de qualité supérieure, ne faut-il pas d'abord nécessairement grandir intérieurement?
J.F. Vernay : Je crois à la mission de l'écrivain quant à son rôle d'édifier le lecteur, à la manière dont on peut encore concevoir la fonction des intellectuels dans la société. En revanche, je ne cautionne pas la littérature alimentaire, préfabriquée de recettes figées, que ce soit du Barbara Cartland ou du Stephen King. Et mon "élitisme" vient de cette réalité écologique que l'on abat des forêts pour imprimer tant de choses inutiles et stériles. Je ne peux faire l'apologie du gaspillage et du pilon!

Et pour répondre à la seconde partie de la question,  il faut bien sûr faire le chemin en soi et ne pas céder à l'urgence de produire pour produire! Tant que je ne sens pas le moment opportun pour délivrer ce que j'infuse, je le réserve sagement. Je continue d'écrire pour moi, rodant mon style mais sans publier pour autant. Mais j'approche du but puisque Sylviane Soulard qui a lu mon dernier ouvrage Panorama du roman australien, et dont la critique vient de paraître dans la nouvelle revue littéraire néo-calédonienne Episodes, m'a dit que celui-ci “se lisait comme un roman”, ce qui est plutôt flatteur compte tenu de la nature de l'ouvrage. Je le voulais cependant exempt  de jargon et je m'y suis tenu. Je suis très attaché au style et à l'euphonie du verbe qui doit chanter aux oreilles. A cet égard, je dois dire que Michel Foucault est une grande source d'inspiration, notamment quant à son style...

Café philo : Et qu'avez-vous noté de l'esprit qui anime la littérature australienne?
J.F. Vernay : Je crois que dans la société occidentale, le roman avait plus une ambition esthétique qu'éthique et qu'en Australie, le roman a épousé un peu à toutes les époques les préoccupations du moment  : Du temps du colonialisme il fallait faire connaitre l'Australie au lectorat britannique -ou inversement- pour maintenir le lien avec la mère patrie... C'est comme si l'on pouvait dire que le roman avait une fonction politique, pour l''éducation du citoyen. Je note la prégnance de l'ambition esthétique du roman qu'au début des années 1980 en Australie où l'on commence à jouer avec les genres et les conventions romanesques.
Auparavant le classicisme était de rigueur et se doublait d'une mission. Après le colonialisme, nous avons eu le nationalisme où il fallait des récits avec des faire-valoir forts, des icônes australiennes, des figures identitaires marquées, symbolisant une culture australienne avec ses particularismes. Puis, il y eut la période de "l'engagement-détachement" où l'on se raccrochait à l'histoire et à des idéologies politiques du moment comme le populisme et le communisme...
Puis ce fut le rejet de tout ce réalisme et de ce mimétisme et entre 1950 et 1965, ce fut une période où l'on opta pour le modernisme, recherchant les nouvelles formes de la société australienne et ce qui s'y rattache. Enfin, nous avons l'Australie qui s'ouvre au monde de 1966 à 1980 avec le multiculturalisme.

Je dirais qu'il y avait comme une thèse sous-jacente à chaque courant, une idéologie derrière les mouvements romanesques. La rédaction de mon dernier ouvrage m'a donné une vision synoptique m'ouvrant à cette compréhension. C'est une forme de conclusion à laquelle j’ai pu parvenir grâce à la hauteur prise au cours de mon étude panoramique des romans australiens.

Je constate que le modernisme est né avec Patrick White, le 1er et unique nobel australien de littérature (1973). L'Australie commence à sortir des sentiers battus et à devenir frondeuse, en publiant des écrits à portée symbolique et à dimension allégorique. Elle est entré dans la cour des grands et des auteurs comme David Malouf qui apportent une dimension éthique et philosophique importante. Peter Carey réfléchit sur l'écriture et l'acte même d'écrire en les mélangeant avec des préoccupations nationales ou littéraires...
Observant que ces écrivains arrivent à prendre un tel recul et à se démarquer avec talent, je prophétise que la littérature australienne d'ici une trentaine d'année aura connu le même essor que la littérature sud-américaine avec Isabel Allende, Gabriel Garcià Marquès, Carlos Fuentes, Paulo Coelho, Octavio Paz, Jorge Luis Borges, et j’en passe.

Café philo : N'est-ce pas finalement le temps nécessaire pour un pays neuf pour sortir de sa gestation et enfanter son être propre? La littérature étant une forme artistique visible permettant de transformer cette maturation en manifestation?
J.F. Vernay : La matière littéraire était jusqu'à présent un support de communication. Mais la vision personnelle de l'Australie se dégage et s'exprime désormais au travers de ses auteurs et je pense que le tournant se situe avec Patrick White. Il y a bien une naissance dans le monde littéraire australien d'une génération qui va essaimer pour le futur, révélant une authenticité indéniable de ce continent insulaire. Un noyau d'auteurs émerge indéniablement.

Café philo :  Et que lisent et disent les australiens de leurs écrivains?
J.F. Vernay : Le paradoxe est que ces derniers sont finalement peu lus par leurs compatriotes. Une singularité australienne fait que la consommation de livres se porte beaucoup plus -en terme statistique- sur la catégorie documentaire (biographies, récits historiques, essais politiques, etc.). L'esprit pragmatique anglo-saxon porté vers l'information semble être une réalité du monde australien.

Quant au monde aborigène, on peut se référer, pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’assister à ma conférence au Centre Culturel Tjibaou, à  Panorama du roman australien qui couvre le sujet. Enfin, j'ajouterais certains éléments lors du café philo puisque notre thème portera sur l'éthique dans la littérature et que ce sujet intéresse la production aborigène. Celle-ci cherche en effet à protéger sa culture en réservant tout discours sur le sujet aux membres de leur communauté! Mais d'un mot, on peut affirmer sans se tromper que cette littérature est profondément marquée par son engagement.