En rapport avec le thème du mardi 3 février 2009 relatif à l'actualité du rapport entre l'économie et la politique, dans le contexte de la crise actuelle, notre ami Yves D. nous a livré une petite fiche de lecture que nous vous proposons ici pour stimuler votre réflexion.

(fichier à télécharger ici : capitalisme_moral_)

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« Le capitalisme est-il moral ? » d’André Comte-Sponville

est la retranscription de conférences données par ce philosophe à des écoles de commerce, au Medef, à des sociétés diverses. Adepte du parler vrai et clair, il propose une grille de lecture de la société et dénonce les dérives linguistiques qui dénotent de la confusion générale. Il redonne les définitions de termes qui dévoyés par tout un chacun, très souvent par la publicité n’ont plus rien à voir avec leur origine.
Définissant quatre ordres : technico-scientifico-économique, politique, moral et éthique (ce dernier dans le sens amour du prochain), il reclasse les idées actuelles et redresse les erreurs d’interprétation et la confusion entre les ordres. D’où le titre brutal qu’il explique plus loin et montrant que ni moral, ni immoral, le capitalisme comme les sciences et les techniques n’ont rien à voir avec la morale, en revanche ce sont les humains qui composent les forces de travail ou les clients qui eux se doivent d’avoir une morale.  Entre l’angélisme et la barbarie nous devons trouver le juste milieu. Ce livre m’a redonné espoir en démontrant que même avec des humains égoïstes et imparfaits on pouvait construire quelque chose de vivable, comme la politique est nécessaire, même si les politiciens sont loin d’être des anges.

On parle beaucoup de morale ces dernières années, il est même question d’une génération morale (qui, étrange paradoxe ,s’appelle aussi génération Mitterrand) comme celle vingt ans avant, s’appelait la génération des soixante-huitards, impliquée dans la politique extrémiste et le souhait de faire la révolution.
Cela peut s’expliquer par la recherche permanente d’opposition des nouvelles générations contre leurs anciens ,mais aussi par l’effondrement du modèle soviétique, ce qui prive le capitalisme d’une justification négative, c’est aussi la mort sociale de Dieu, qui renvoie chacun seul devant la question « Que dois-je faire ? ».
Après la mode du tout politique, il y a eu le gros boum de la science qui devait tout expliquer et tout régler, puis enfin la morale qui devait éradiquer les comportements anti-sociaux.

Comte-Sponville reclasse chacun à sa place dans ce qu’il appelle un ordre :
l’ordre technico-scientifique à qui il ne faut pas demander autre chose que ce pourquoi il est fait. Par exemple pour le clonage, la biologie explique comment il faut faire mais pas s’il faut le faire, de même pour l’économie, la loi du marché ou de l’offre et la demande ne se soucie pas de morale, c’est la loi du possible et de l’impossible. Il faut donc un autre ordre pour corriger les nuisances.
L’ordre juridico-politique établit des lois et punit les contrevenants, le pouvoir du tyran ou du peuple par le biais de ses représentants vient limiter ce que nous pensons être inadéquat dans le libre marché ou dans les découvertes scientifiques. Mais aucune loi n’interdit l’égoïsme, le mépris, la haine ni la méchanceté, elle n’en interdit que certaines actions qui en découlent. La loi ne dit pas ce qui est bien ou mal mais ce qui est légal ou illégal. Par exemple, un peuple peut décréter le racisme, les lois anti-juives, l’utilisation de la bombe atomique… et ceci en toute légalité. Il faut donc encore un autre ordre pour orienter ces lois.
L’ordre de la morale, le voici celui que nous attendons tous. Si nous n’avons pas le droit d’être, individuellement, des salauds légalistes, et si le peuple collectivement n’a pas tous les droits, c’est à cause de la morale. On le voit tous les jours puisque nous changeons les lois lorsqu’elles nous semblent immorales. Mais il y a bien quelque chose qui nous pousse à décréter ce qui est moral ou non, il faut donc un quatrième ordre.
L’ordre éthique ou ordre de l’amour. En français, les mots morale et éthique sont synonymes mais l’auteur décide de donner à l’éthique une dimension plus proche de l’amour qui serait ce qui donne un sens à nos actions et nous pousse à agir. C’est l’amour de la vérité, de la liberté, de l’humanité, du prochain. Il agit comme motivation pour le sujet et comme régulation pour le système.

Marx a voulu moraliser l’économie, soumettre l’ordre 1 à l’ordre 3, moralement on ne peut lui donner tort, techniquement l’histoire l’a désapprouvé. Comme l’humain est égoïste, il a fallu un régime totalitaire pour imposer le communisme. Le capitalisme lui s’en sert, il dit « soyez égoïstes, occupez-vous de votre intérêt », c’est efficace.
Vouloir faire du capitalisme une morale, ce serait faire du marché une religion et de l’entreprise une idole. Ce qui n’exclut pas la solidarité. Attention à ne pas confondre solidarité et générosité, par exemple les assurances sont la convergence des intérêts égoïstes et cela marche beaucoup mieux qu’une quête auprès de ses voisins pour  vous dédommager d’un accident. La solidarité est une vertu politique et la générosité une vertu morale.

La confusion des ordres mène au ridicule, au sens donné par Pascal, mot qui n’implique pas seulement le rire et la moquerie mais l’inadéquation. Par exemple, dire à une femme « je vais vous démontrer rationnellement que vous devez m’aimer » est ridicule, il y a confusion des ordres 1 et 4. Exemple plus connu, je suis le roi, on doit m’aimer. Non, c’est comme le patron, on doit lui obéir mais l’aimer n’est pas nécessaire et si on l’aime ce n’est pas parce qu’il est patron mais pour ses qualités d’homme. Vous n’avez pas non plus besoin d’être d’accord avec lui, il y a parfois, à tort, confusion des ordres lorsque certains déclarent n’obéir que lorsqu’ils sont d’accord ou d’autres qui sont d’accord par obéissance.
Quand un ou plusieurs ordres sont en contradiction, la responsabilité de chacun puis du groupe, c’est de donner la préférence à l’un d’eux au cas par cas sans que cela soit automatique sinon l’on tombe dans les travers des systèmes.

La tyrannie consiste à soumettre ou réduire un ordre à un autre.

La barbarie c’est la tyrannie de l’ordre inférieur. Par exemple, la barbarie technocratique qui veut soumettre la politique ou le droit à l’économie, aux techniques ou aux sciences.  L’ultralibéralisme est une barbarie car elle veut soumettre tous les ordres à la loi du marché et l’appliquer à des valeurs non marchandes, la santé, l’éducation…
Le totalitarisme de Lénine et de Trotsky voulait soumettre l’économie à la morale révolutionnaire, cela nous apparaît maintenant évident mais il existe aussi une barbarie démocratique lorsque l’on décrète que ce qui est légal est forcément moral, par exemple si l’avortement était rendu obligatoire, heureusement les personnes ont encore le droit de se conformer à la morale qui est la leur et de préférer ne pas le faire.

L’angélisme est la tyrannie de l’ordre supérieur. Un exemple d’angélisme politique « vaincre le chômage, c’est une question de politique » est une phrase percutante utilisée par les gouvernements de droite et de gauche, on a vu que c’était une erreur on ne met pas le chômage hors la loi, on le combat avec des armes économiques. De même, le sida ne peut être vaincu que par la science, non par la politique. L’angélisme moral s’est installé pour essayer de palier les insuffisances et les erreurs de politiques mais on ne vaincra pas la misère avec les Restos du cœur, les famines avec les organisations humanitaires et on ne règlera pas la question des immigrés avec SOS Racisme, malgré tout le bien que ces initiatives peuvent faire. L’angélisme éthique a eu quelques succès auprès de la génération hippie et baba-cool mais c’est avec l’intégrisme religieux que l’exemple est plus frappant (c’est le cas de le dire). L’angélisme n’est pas moins dangereux que le barbarisme.

Angélisme de gauche et barbarie de droite? Oui, tant que la gauche se veut généreuse (monopole du cœur) et la droite revendique l’efficacité. Dans les deux cas, il y a ridicule, confusion des ordres. D’autre part, il y a des exemples de barbarie de gauche comme le stalinisme et de l’angélisme à droite comme le gaullisme à une certaine époque. En réalité, on assiste plus souvent à un angélisme de l’opposition qui se transforme sans complexe en une barbarie lorsque ce parti prend le pouvoir.

Si le capitalisme n’est pas moral, le socialisme l’est-il ? Pas plus en tant que système économique mais le socialisme prôné par Marx voulait conduire à une rétribution équilibrée des richesses et non pas comme le capitalisme laisser l’argent aller vers les riches. Seulement c’est précisément parce que la capitalisme est amoral qu’il est performant, il fonctionne à l’égoïsme. Le socialisme initialement s’adressait à des hommes vertueux, comme il est évident qu’ils ne le sont pas il a fallu soumettre les autres ordres, politiques et moraux, afin d’imposer le système. De la belle utopie marxiste on est passé aux horreurs totalitaires du soviétisme. Ceci dit, la sociale démocratie ou le socialisme libéral sont des approches intéressantes pour limiter les excès à la condition qu’ils ne mettent pas en péril l’équilibre du marché. Brider l’économie pour limiter le profit de certains peut conduire à faire plus de mal à ceux que l’on veut protéger.