Nous avons envisagé premièrement la question d'une façon informelle, cherchant à réfléchir sur ceux qui produisent de la philosophie et que l'on appelle les philosophes. Nous avons vu qu'avant que la philosophie ne soit ce qu'elle "est" devenue avec le temps, une discipline organisée, avec un corpus référant, des "maîtres" et des systèmes, des sujets, des méthodes et des écoles, ses producteurs  originaux  n'était pas des philosophes au sens où on l'entend.

Pas de statut ni de catégorie "sociaux professionnelle" ni d'appointements étatiques ni de reconnaissance médiatique souvent construite pour les désigner comme tel...  Les "philosophes" étaient des chercheurs de vérité, aux vies mouvementées, parfois dangereuses et ayant affronté des événements parfois périlleux. Souvent à contre courant de l'opinion commune, exposant des idées novatrices, voir révolutionnaires au sens premier du terme. Loin des exposés policés dans des salles fermées, la philosophie pouvait se pratiquer dans le bruit des forums, des bains ou des banquets... Les savoirs étaient croisés et les références multiples faisaient de cette "discipline" l'affaire de chacun et non de spécialistes au jargon discriminant.
La philosophie n'était pas une matière spécifique précédée d'une étude et d'un apprentissage rigoureux. Le ventre plein, la coupe remplie, la langue déliée, l'échange vif, la discussion animée pouvaient tout aussi bien caractériser la recherche fondamentale qui traduit si bien la nature de la philosophie.

Nous avons aussi considéré que le philosophe faisait ses découvertes dans son être, dans son corps et que c'était aussi souvent à l'occasion de tourments et d'épreuves qu'il avait ses intuitions et ses fulgurances géniales. Loin des ratiocinations mentales logiquement  établies, les flash de lumière et de révélation venaient aussi à la faveur d'une crise intérieure, d'une maladie, d'un déséquilibre, d'un traumatisme, voir de la folie,  d'un choc émotionnel ou encore d'un rêve...  Que l'on cite seulement St Augustin, Nietzsche, Rousseau, Pascal, Descartes pour les plus connus. Et que dire d'un Socrate qui utilisait sa raison certes, mais aussi son Daïmon, c'est-à-dire son génie, sa conscience supérieure, son âme?

De la Révélation à l'Argumentation, la philosophie a changé de visage pour épouser une nouvelle catégorie de philosophe dont beaucoup sont  des spécialistes de l'histoire de la philosophie, des techniciens émérites de la pensée mais souvent de piètres aventuriers de la conscience. Des philosophes à "sang froid" nourris d'un connaissance figée par l'écrit, que Platon fustigeait déjà pour être une connaissance morte dès lors que la parole vibrante et vivante ne l'animait pas.

En conclusion, nous avons gardé que la philosophie restait l'art du questionnement de la réalité, de la vie et de notre place dans le monde. Et que ce qui faisait qu'un philosophe "méritait" ce statut correspondait au degré d'universalité et de puissance auxquelles sa pensée et son oeuvre s'était élevée.


Après avoir donc apprécié la philosophie comme la production d'esprits forts et libres, non professionnels de la discipline, nous avons adopté le pendant radicalement opposé. En effet nous avons  souscrit à l'esprit du temps en exposant brièvement la réponse qu'avait donnée Martin Heidegger dans une conférence de 1951 à la question :
Qu'est ce que la philosophie?

heidegger

Pour Heidegger, la philosophie est ce qui nous touche, nous autres, Hommes, dans notre être propre. Sans pour cela faire ici référence aux sentiments ni à l'affection.
La philosophie est aussi ce qui détermine l'existence du monde grec, car la philosophie est grecque dans son être même et l'on peut dire que la Grèce l'a créé pour s'y déployer et accoucher de son génie... Aujourd'hui elle est européenne et dominée par des représentations relevant du christianisme bien que la philosophie soit différente du christianisme dans son acte de naissance.
Il faut donc questionner le monde grec pour savoir ce qu'est la philosophie et analyser le "quoi" qui pose la question, voir les différents chemins empruntés par les grands noms tels que Platon, Aristote...
Et pourtant il ne s'agit pas de faire de l'histoire de la philosophie en posant cette question car pour Heidegger la question relève plus de "l'historial", de l'ontologique, de notre être occidental européen.

Pour lui le mot philosophos vient d'Héraclite d'Héphèse, penseur/sage présocratique, qui veut dire: qui aime le LOGOS , où il faut comprendre aimer comme parler avec le LOGOS, correspondre avec. Logos étant lui même un mot polysémique puisqu'il veut dire Verbe, Dieu, Raison...
Pour Heidegger, la question à laquelle la philosophie doit répondre ou bien s'interroger vient du "problème" de l'UN en tant que TOUT et de ses étants, c'est-à-dire ses différentes manifestions déclinées dans la création manifestée. L'UN EST et pourtant il produit des étants, qui viennent de son être et qui sont compris dans son être. Cette dialectique de l'ETRE et des ETANTS est le fondement de l'interrogation du sage sur le monde qui se donne à sa conscience.

Pour faire simple, l'UN est inaccessible à notre niveau, en revanche nous pouvons saisir ses ETANTS, comme sa manifestation diverse et variée. Notons qu'Heidegger est fondamentalement intéressé par la question de l'ETRE (c'est un théologien protestant de formation) et sa philosophie est avant tout ontologique.
Donc pour saisir le mystère de l'ETRE, nous devons questionner l'ETRE des ETANTS, seuls accessible à notre entendement. C'est en quelque sorte saisir ce qui nous est offert et remonter jusqu'à la source d'où les étants proviennent. Les étants devant par définition contenir de l'ETRE de l'UN primordial, le philosophe doit donc questionner les étants puis remonter aux mystère de l'ETRE qui les soutient!
Ainsi pour Heidegger : " qu'est-ce que l'étant en tant qu'il est?"

Il tire en fait son questionnement ontologique d'Aristote qui dans son ouvrage Métaphysique précise que le philosophe se met en marche avec la question : "qu'est ce que l'étant?" et par la suite donc "l'être de l'étant"...

Le philosophe doit donc chercher à répondre à cette question essentielle et diriger son regard avec insistance vers les causes premières, les principes premiers de l'étant, c'est-à-dire l'ETRE. Sa capacité à s'étonner, cette vocation, cette disposition est le propre du philosophe qui doit être passionnément interpellé par ce mystère, arraché vers l'UN.